Blaise Willa
Depuis le Covid, les crises semblent se succéder sans fin dans nos sociétés : l’inflation, le climat, la guerre en Ukraine et, depuis peu, la crise bancaire. Cela suscite-t-il globalement plus de solidarité entre les individus ou, au contraire, un sursaut marqué d’individualisme ?
Sandro Cattacin
Les crises sont multiples, à l’évidence, et soumettent l’individu à une accélération de l’indéfini : on ne sait pas ce qui nous arrive, contrairement à avant, lorsque les crises touchaient toute la population. Je veux parler ici des crises historiques, survenues dès la fin de la guerre ou à la fin des années 1960, lesquelles demandaient toutes un effort et une mobilisation générale pour s’en sortir collectivement. Depuis les années 1980, nous assistons à une accélération des crises en parallèle et de manière singulière : elles ne touchent pas tous les mêmes secteurs d’activité ou les mêmes domaines en même temps. De fait, elles se superposent et ne sont plus vécues comme des temps collectifs. Et cette superposition permanente crée un sentiment global : même s’ils ont un travail, s’ils gagnent bien leur vie, s’ils ont un appartement et s’entendent bien avec leurs enfants, les individus ont le sentiment diffus d’être en permanence dans une société en crise.
Les crises sont multiples, à l’évidence, et soumettent l’individu à une accélération de l’indéfini […]. Les individus ont le sentiment diffus d’être en permanence dans une société en crise.
B. W.
On vit donc aujourd’hui toutes les crises, mais de manière individuelle ?
S. C.
Oui. Depuis quarante ans, la crise est bel et bien vécue comme une crise individuelle qui touche personnellement, à des moments différents. Il n’est dès lors pas toujours possible d’en parler ou de partager son ressenti avec sa famille ou ses proches qui, eux, évoluent dans d’autres contextes. Une partie importante de la population quitte donc le discours collectif pour rejoindre un discours davantage fondé sur l’expérience subjective, qui porte sur sa propre souffrance et sa propre manière d’être au monde.
B. W.
De ce fait, la solidarité avec les autres n’est plus évidente…
S. C.
En effet, elle change, car certains vont bien et d’autres non. Dans le cas d’une guerre, tout le monde doit s’investir pour le bien de tous. Dans la crise économique des années 1970 par exemple, les gouvernements ont engagé de l’argent pour financer la restructuration. La Suisse, elle aussi, a dû réagir, mais sans trop investir : elle a « juste » renvoyé les Italiennes et Italiens dans leur pays d’origine et les femmes au foyer. Aujourd’hui, c’est différent : avec cette superposition de crises émerge la responsabilisation individuelle, qui a un effet sur l’interprétation de la situation personnelle. Dans ce contexte, les syndicats ne peuvent plus agir de la même manière qu’avant en martelant « mettons-nous ensemble ! ». Car la personne qui a perdu son job vit cette épreuve comme un problème avant tout personnel.
B. W.
Dans quel domaine perçoit-on principalement cette tendance ?
S. C.
Observez le monde du travail : on perd et on change de job à des rythmes inouïs depuis les années 1970. Les générations précédentes vivaient totalement différemment : on occupait sa place de travail toute sa vie et il dominait alors une certaine stabilité sociale. On vivait dans un lieu, on se sédentarisait, les amis et la famille appartenaient tous à un même endroit. Avec la mobilité qui est attendue chez chacune et chacun aujourd’hui, on doit à tout instant recréer de nouvelles formes de sociabilité, que chaque individu est responsable de construire, de manière proactive. Les noyaux les plus intimes que sont la famille ou les amis sont eux aussi dans cette logique de mobilité, tant au niveau des lieux que des types de métiers, qui ne sont plus fiables et garants de permanence. Par ailleurs, on ne peut plus construire sa vie au travers de son mariage et de la personne que l’on a épousée : les divorces relèvent de la normalité et la famille recomposée est désormais la règle. On ne ressent donc plus de stabilité nulle part et les étapes de vie sont autant de défis et d’épreuves continuelles à affronter. La famille, qui donnait tout au long de la vie de nombreuses réponses aux questions que l’on se pose, n’est plus un lieu de ressources. Je dirais même que les valeurs qu’elle véhicule ne permettent plus de répondre aux épreuves que les gens traversent aujourd’hui.
B. W.
Que se passe-t-il alors à l’échelle de l’individu ?
S.C.
Il devient plus réflexif et sa personnalité évolue. Il doit désormais se construire toute sa vie durant. Autrefois, tout était posé à l’âge de 25 ans. Aujourd’hui, l’individu est exposé à des épreuves qui exigent sans cesse qu’il se détermine sur les notions de juste ou de faux, sur ses valeurs propres. Il doit s’émanciper pour devenir une personnalité unique, avec ses référents, ses expériences et les épreuves qu’il doit surmonter.
Autrefois, tout était posé à l’âge de 25 ans. Aujourd’hui, l’individu est exposé à des épreuves qui exigent sans cesse qu’il se détermine sur les notions de juste ou de faux, sur ses valeurs propres.
B. W.
Cette individualisation forcée ne met-elle pas en péril l’agir-ensemble, autrement dit la notion même de projet collectif ?
S. C.
Dans une société qui perd une orientation commune, il devient difficile de construire des projets, c’est vrai. Mais en même temps, nous voyons l’émergence d’une nouvelle génération qui parvient à faire de la politique. Comment agit-elle ? En s’énervant ! En ayant l’impression que personne n’agit pour le collectif, que personne ne prend en charge les vrais problèmes qui seront les siens demain ; cette génération sort ainsi de sa logique passive et change de discours. « Assez de tous ces individualistes qui se regardent le nombril ! lance-t-elle aujourd’hui. Agissons ! » C’est dans ce contexte que la crise écologique a émergé comme thème principal. Tous ces jeunes dont les parents ont dit qu’ils devaient se faire eux-mêmes, qu’ils étaient seuls et devaient construire leur propre vie et faire leurs propres choix ont soudainement eu un thème collectif à explorer.
B. W.
Ces mouvements sociaux ne naissent donc pas d’un besoin de solidarité face à la crise, mais plutôt autour de thèmes fédérateurs…
S. C.
Oui et c’est une nouvelle manière de créer des mouvements sociaux, vécus très pragmatiquement. La souffrance, réelle, est partagée collectivement et mise en scène par les médias sociaux, mais elle reste individuelle : elle part du principe que l’on souffre comme individu d’abord. Ces nouveaux mouvements subjectivants, égoïstes en quelque sorte – les ego mouvements comme je les appelle – ont des caractéristiques intéressantes : la mise en évidence par les médias sociaux d’une colère et d’une rage communes devant l’inaction du collectif, qui débouchent sur des actes publics parfaitement rationnels. On a donc aujourd’hui les premiers signes de mouvements organisés qui mettent sur pied des actions dans l’espace public, avec une excellente stratégie qui fait penser aux actions de Greenpeace. Du reste, les journaux en parlent comme des mouvements contestataires. Si des phases de leur action y font penser – comme la souffrance, la rage, puis la rationalisation –, la manière est différente : ils passent par cette subjectivation.
B. W.
Quels sont les autres thèmes qui ont ce pouvoir fédérateur ?
S. C.
Il y a deux autres thèmes qui ont agi de la même façon. Le premier, c’est l’assassinat de George Floyd en 2020, la dénonciation des violences policières qui a suivi et la naissance du mouvement Black Lives Matter. L’autre, c’est le mouvement #MeToo, qui a dénoncé les discriminations et violences subies par les femmes. D’une certaine manière, ces quatre dernières années, on a assisté à l’émergence de trois des quatre grandes thématiques de mouvements sociaux nés en 1968 : la solidarité, le féminisme et l’écologie. Le quatrième thème a rejoint les rangs récemment, quand Poutine a déclenché la guerre en Ukraine.
B. W.
Peut-on comprendre le désarroi que ressentent parfois les générations les plus anciennes devant cette souffrance coalisée ? Elles rêvaient d’un Grand Soir et les voici pointées du doigt… Y a-t-il un moyen de réconcilier les plus anciens et les plus jeunes ?
S. C.
Moins on essaiera de le faire, mieux cela vaudra ! C’est quand même la génération des boomers qui est, selon les jeunes, responsable de tous les problèmes auxquels ils doivent faire face aujourd’hui. Et ils ont raison en grande partie. Les boomers peuvent bien sûr donner un coup de main, mais ils doivent aussi comprendre qu’ils ne peuvent plus avoir une position de leadership ou de moteur ! Ce n’est plus eux mais cette nouvelle génération qui va changer le monde. Les autres peuvent regarder, soutenir, mais surtout ne pas essayer d’empêcher ou de lutter contre ce mouvement. Je suis souvent sollicité pour parler de ces jeunes et de leurs actions publiques, comme ce récent jet de soupe sur une toile de Van Gogh. Observez cependant : l’action est bien organisée, ses autrices et auteurs savent parfaitement qu’ils ne vont rien détériorer, tandis qu’ils filment l’action de façon professionnelle. Ils sont là en fait pour énerver, susciter le débat et le conflit.
B. W.
Comment dès lors peuvent-ils agir sur le monde ?
S. C.
Contrairement à 1968, qui misait sur le communautaire, ces mouvements sociaux exigent que le changement commence au niveau de l’individu lui-même, via son propre comportement. Il y a chez ces jeunes un sens moral très fort du « juste » et du « faux » qui doit être vécu au quotidien. Nous n’avons pas affaire ici à un intellectuel bourgeois qui parle de révolution et qui dit aux ouvrières et ouvriers ce qu’ils devraient faire, mais bien à un jeune qui s’engage et dit « moi, je ne mange plus de viande » ou « je ne prends plus l’avion ». Ces engagements, très moralisants comme le sont les discours végans, sont très efficaces et ont des résultats rapides et directs, que ce soit sur les parents, qui changent leur alimentation, ou sur les CFF, qui rouvrent des trains de nuit. La manière dont se développe la société est donc impactée et tout se joue dans une forme de décélération. Il y a là un retour à une forme de simplicité et aux valeurs locales que la crise du Covid a d’une certaine manière entérinées : oui, il est possible de vivre dans son propre quartier, de découvrir son boulanger, oui, il est possible de vivre sans voiture et de privilégier le télétravail.
Contrairement à 1968, qui misait sur le communautaire, ces mouvements sociaux exigent que le changement commence au niveau de l’individu lui-même, via son propre comportement.
B. W.
Vous parlez souvent des concepts d’appartenance et de territorialité. Comment entrent-ils en jeu ?
S. C.
Ils interviennent avec la redécouverte du local, déjà postulée dans les années 1990 avec The Network Society du sociologue Manuel Castells. Plus on déstructure les logiques d’appartenance traditionnelles – à l’égard de l’État, de l’entreprise ou de la famille –, plus on globalise et plus on cherche une dimension qui nous soit compréhensible, immédiate et sur laquelle on puisse agir facilement. Quel sofa vais-je choisir pour mon appartement ? Quelle plante vais-je mettre sur mon balcon ? C’est certes caricatural, mais voici le type de questions que l’on peut se poser, en réaction à la globalisation et ses effets de déstructuration. S’ajoutent toute une série d’aspirations : je veux une qualité de vie à la hauteur, des magasins de proximité, un vélo, pas de bruit quand je dors… Bref, une manière de vivre son lieu comme un bien pour tous, un bien commun. Ce « local » devient alors, dans la logique d’un mouvement social écologique, le lieu à investir de manière durable.
B. W.
C’est là qu’intervient l’enjeu du territoire et du lien social ?
S. C.
Le retour au local – et aux éléments qui le caractérisent, comme l’économie circulaire – suppose qu’on prenne soin de cette proximité. Les investissements dans le bien-être du lieu où l’on vit nécessitent désormais un comportement civilisé de la part de chacun. On doit être respectueux des lieux, qu’il s’agisse d’un village ou d’un quartier. De même, si ces lieux n’offrent plus les qualités recherchées, on les quitte pour en trouver d’autres. Dans la logique du lien social, on essaie donc d’investir ces lieux pour que tout le monde s’y trouve bien. On ramasse ainsi les déchets : les habitants apprécient ce geste et font de même, pour que chacun et chacune puisse aimer le lieu habité. Pour développer ce bien-être local, il faut aussi agir avec les personnes que l’on ne connaît pas, qui sont là, proches de nous, et dont on ignore le statut ou l’origine. À cette construction qui permet d’appartenir à un lieu viennent se superposer les liens forts que l’on a avec ses parents, ses frères et sœurs, qui eux ne vivent pas là.
B. W.
Mais comment cette appartenance s’ancre-t-elle ?
S. C.
Cette construction du lien avec des personnes que l’on ne connaît pas passe par une observation de l’autre, de son comportement, de ses heures de sortie. Chacun essaie de s’insérer dans le quartier de manière à ne pas déranger l’autre. On s’organise avec des personnes invisibles qu’on ne connaît pas et, si ces liens construits dans la tête donnent du sens, on se sent bien. Sinon, on quitte le quartier. On appelle ça la construction d’un environnement de confiance ou de familiarité autour de lieux où l’on vit.
B. W.
Cela suffit-il pour faire appartenance ?
S. C.
Pour cela, il faut encore développer une forme de civisme qui nous rende actrices et acteurs du lieu que l’on habite. Il y a ce lien invisible dont je parlais qui nous relie aux autres, qui fait que l’on est reconnu comme habitant du lieu. Il y a le comportement respectueux du lieu, mais il y a plus : il faut aussi comprendre les transformations de l’endroit, s’informer sur ce qui se passe autour de nous, y être attentif. En se sentant toujours mieux, plus à l’aise, les individus sont plus attentifs les uns aux autres et le territoire devient ainsi une valeur commune. Ils peuvent alors répondre à des offres de participation. On a d’ailleurs cherché à savoir quels sont les éléments qui entravent une dynamique d’appartenance, qui nous empêchent de nous transformer en acteurs du lieu : ce qui manque le plus généralement, c’est une motivation à s’investir dans un lieu qu’on aime.
B. W.
Quels sont les instruments pour le faire ?
S. C.
Ce qu’on impose top down est une impasse. Cette notion de civisme s’installe autrement. Des migrants engagés dans le bénévolat nous ont expliqué qu’ils s’étaient lancés dans l’action grâce à des rencontres fortuites ou lors d’échanges avec des associations qui expliquaient comment vivre dans le lieu d’arrivée, ou dans le cadre de moments festifs, où ils étaient accompagnés de leurs enfants. J’ai compris que ces offres de participation à bas seuil – comme ces fêtes qui accueillent tout le monde – créent des dynamiques de don. Un feu d’artifice, une danse, des enfants costumés ou le bonheur d’aller à l’école sont des dons qui obligent au contre-don. Ce sont des dynamiques passionnantes : je reçois un cadeau, je dois en donner un en retour. Dire bonjour est déjà un don, qui débouche sur une construction de familiarité. Les offres de participation peuvent alors suivre.
B. W.
De cette manière, personne n’est jamais exclu ?
S. C.
Il y a plein de corps souffrants ou de personnes discriminées qui, faisant partie d’un lieu, y sont respectées. Dans le quartier où a eu lieu une fête – je l’ai moi-même vécu –, tout le monde se met à saluer les prostituées ou les dealers, car toutes et tous ont participé à cette même fête. Ils parlent, ils font partie d’un seul corps, de la communauté humaine. La participation naturelle à une manifestation est beaucoup plus efficace pour la cohésion que quand il y a eu une invitation officielle, par exemple, car dans ce cas les personnes concernées peuvent se sentir stigmatisées et pas suffisamment légitimes pour y participer. Mais quand des migrants demandent eux-mêmes à participer, cela a un effet bien plus fort. Tout le monde appartient alors au même territoire et se respecte.
Il faut instiller des partenariats en visant un minimum qui permette un accord entre tous. La démocratie d’un quartier peut se révéler très efficace.
B. W.
Si l’agir-ensemble ne se décrète pas, s’il doit partir de la base, que peut faire l’État pour être certain de réussir ?
S. C.
L’État peut bouger, mais pas par décret ! Je me souviens d’actions dans le milieu de la drogue, où le pouvoir donnait des impulsions en s’appuyant sur des associations existantes ou en privilégiant des figures du quartier qui inspiraient confiance et valorisaient l’autonomie. C’était juste. Il faut instiller des partenariats en visant un minimum qui permette un accord entre tous. La démocratie d’un quartier peut se révéler très efficace.
B. W.
De quelle manière la Fondation Leenaards, qui doit émettre des critères pour soutenir financièrement des projets de solidarités locales, peut-elle agir ?
S. C.
La Fondation est très proche de la notion d’État : tous deux ont des objectifs de bien commun, comme la majorité des fondations. Il y a donc un parallélisme évident, et leur engagement dans la lutte contre la pauvreté ou contre la marginalisation, par exemple, les rapproche. L’un comme l’autre veut atteindre ses objectifs. Cela dit, si une fondation peut décider de donner ou non son argent, elle peut aussi actionner d’autres instruments, par exemple en mettant à disposition des appartements pour agir contre le sans-abrisme. Elle peut prendre contact avec des associations et même négocier ! Comme l’État, les fondations doivent apprendre à « aller vers », elles doivent « inciter à»… On peut toujours attendre que les projets arrivent, mais si on veut donner des impulsions, il faut être plus proactifs. On peut aussi faire en sorte que l’argent arrive au bon endroit, en s’appuyant sur du savoir scientifique et en étant volontariste, même si le top down n’est pas la panacée. Les clés tiennent en quelques mots : travailler ensemble, négocier et prendre des risques.
Les liens sociaux – même invisibles – sont le point de départ du développement d’un sentiment d’appartenance […]. De là découle une responsabilisation pour le lieu, du civisme.
B. W.
Dans un tel contexte, en quoi des projets encourageant les liens sociaux ou renforçant le sentiment d’appartenance peuvent-ils aider à renforcer le sentiment de résilience des citoyen.ne.s ?
S. C.
C’est un triptyque qui forme la résilience : les liens sociaux – même invisibles – sont le point de départ du développement d’un sentiment d’appartenance à un ou plusieurs lieux. De là découle une responsabilisation pour le lieu, du civisme. On ne jette, par exemple, rien par terre si l’on se trouve dans un lieu qu’on aime. La résilience est donc renforcée si l’on connaît (ou juste reconnaît) les gens qui vivent au même endroit, si l’on se sent appartenir à ce lieu et si l’on est prêt à s’y investir.
La Suisse est certes championne de l’engagement civique, mais elle ne soigne pas assez sa valorisation.
B. W.
Somme toute, la Suisse fédéraliste, proche du terrain, n’est-elle pas un bon modèle pour soutenir le bien commun ?
S. C.
Le système fédéraliste est l’un des meilleurs pour développer des initiatives d’en bas ! On est plus près du pouvoir. Imaginez, en Suisse centrale, j’ai rencontré des gens qui pensaient travailler pour un privé en œuvrant pour leur commune. Il y a donc un lien très fort entre l’engagement civique, le bénévolat et le fédéralisme. La Suisse est certes championne de l’engagement civique, mais elle ne soigne pas assez sa valorisation, comme s’il était normal ou comme si l’on ne devait pas l’investir. Il y a peu de politique orientée sur cette reconnaissance – ce qui est dommage, car parler d’engagement civique, de bénévolat, renforcerait dans l’ensemble de la société le sentiment de vivre dans un endroit qui est à sauvegarder. Nos voisins français, peu fédéralistes, ont compris qu’il fallait faire davantage : ils ont créé des parlements de bénévoles qui permettent à ces derniers d’être écoutés et reconnus. En Suisse, l’engagement bénévole a été normalisé et beaucoup d’associations sont hélas instrumentalisées par l’État ! En plus du peu d’argent qu’on leur donne, il suffirait de les remercier dans une campagne de reconnaissance pour résoudre cette question. On sait en outre – et ce n’est pas anodin – que les bénévoles sont davantage motivés s’ils sont reconnus comme tels. L’engagement bénévole est donc un bon signal pour le vivre-ensemble, qui s’apparente à la notion d’appartenance que je viens de développer. Le bénévolat participe à sa manière à cette forme de civisme qui nous rend actrice et acteur du lieu que l’on habite. Il crée lui aussi un environnement de confiance.
Sandro Cattacin est professeur au Département de sociologie de l’Université de Genève (UNIGE).
Ses thématiques de recherche sont la politique et la sociologie urbaine, les politiques sociales et de la santé, et la mobilité internationale. Il vient de publier, avec Fiorenza Gamba et Bob B. White, Créer la ville. Rituels territorialisés d’inclusion des différences, Éditions Les Presses de l’Université de Montréal et Seismo, 2022.
Fiorenza Gamba, Sandro Cattacin et Nerea Viana Alzola (éd.).
Ville et créativité.
Zurich, Genève : Seismo (2023).
Gamba Fiorenza, Sandro Cattacin et W. Bob White.
Créer la ville. Rituels territorialisés d’inclusion des différences.
Montréal, Zurich, Genève : University of Montreal Press, Seismo (2022).
Sidjanski Dusan, Sandro Cattacin et François Saint-Ouen (éd.).
La ville et les migrations. Dynamiques urbaines et enjeux européens.
Genève : Centre de compétences Dusan Sidjanski en études européennes (2023).
Michael Balavoine
En quoi une recherche en médecine complémentaire est-elle différente de celle menée en médecine conventionnelle ?
Chantal Berna Renella
L’objectif est le même. Il faut que le patient soit satisfait de la prise en charge proposée. Les recherches, qu’il s’agisse de médecine conventionnelle ou complémentaire, vont toutes dans cette direction. En médecine intégrative, l’intérêt porte souvent sur le vécu du patient et sur son ressenti. Va-t-il mieux dans sa tête et dans son corps ? Avance-t-il vers ses objectifs thérapeutiques ? Il existe des manières de quantifier ces éléments subjectifs. On construit des échelles avec des métriques comme le fait de noter entre 1 et 10 la satisfaction. Ce type d’études, appelées Patient-reported outcomes, ne se font d’ailleurs pas seulement en médecine complémentaire. Même le management s’y met, car si le patient n’est pas content, il ne revient pas ! La recherche en médecine complémentaire s’intéresse par ailleurs aussi de plus en plus à des résultats dits « durs » : effets de la méditation sur la longueur des télomères, impact de l’hypnose peropératoire sur la quantité d’opiacés consommés ou encore sur la durée de séjour hospitalier.
Pierre-Yves Rodondi
C’est vrai qu’en médecine complémentaire les troubles étudiés sont généralement fonctionnels. Fatigue, dépression ou douleur : les critères sont subjectifs, même s’il existe des standards. Avec ce genre d’études sur le vécu, un autre élément peut venir complexifier la recherche : la constitution de groupes contrôle. Quand vous testez un médicament, le processus est relativement simple. Vous prenez deux groupes homogènes, vous donnez au premier un produit avec un mécanisme d’action connu et au second un placebo, puis vous comparez les résultats. Pour tester des soins non médicamenteux, la constitution de groupes contrôle peut être plus complexe concernant le groupe placebo, mais c’est un élément que l’on retrouve aussi dans d’autres domaines, comme en psychothérapie. Pour moi, ces difficultés sont l’occasion de questionner la science et sa méthodologie d’évaluation, ce qui rend le travail extrêmement intéressant.
M. B.
En médecine complémentaire, on ne connaît souvent pas le mécanisme d’action des différentes techniques. Est-ce un autre point de différence avec les recherches en médecine conventionnelle ?
P.-Y. R.
Effectivement. En biomédecine, le schéma est souvent le même. On décrit le mécanisme d’action d’une molécule et on recherche une zone d’action. Il y a un ordre logique, avec tout d’abord la compréhension du mécanisme d’action et des autres expérimentations précliniques, avant de passer à la clinique, au lit du patient. La substance ne sera mise sur le marché qu’après toutes ces étapes. Dans les médecines complémentaires, les techniques existent souvent depuis très longtemps. Les gens les utilisaient bien avant que la recherche scientifique existe, mais on ne sait pas encore très bien comment elles fonctionnent. Il faut se poser des questions de base sur les mécanismes, ce qui suppose une autre forme de méthodologie.
Pierre-Yves Rodondi
M. B.
Cette complexité des recherches en médecine complémentaire rend leur validation risquée pour les agences gouvernementales. Cela entraîne-t-il un problème de financement pour faire de la recherche dans ce domaine ?
C. B. R.
C’est un point central. Pour démontrer, il faut que les études soient bien faites. Et pour qu’elles soient bien faites, il faut des financements importants. Or, seules des données très préliminaires sont disponibles pour de nombreuses techniques en médecine complémentaire. Dès lors, les grosses machines de la recherche internationale ne prennent pas ce genre de risque. Les agences comme le Fonds national suisse de la recherche scientifique attendent d’avoir des certitudes pour lancer des programmes. Les critères sont limitants. Pour être financé, il doit déjà y avoir des articles publiés qui démontrent que c’est faisable et reproductible. Le soutien à des projets pilotes et novateurs, comme le permet l’initiative Santé intégrative & société, est rare et donc très précieux pour faire avancer les publications dans ce domaine.
Chantal Berna Renella
P.-Y. R.
Il faudrait oser faire de la recherche en se disant que les résultats seront peut-être négatifs. Il existe beaucoup de pathologies pour lesquelles nous n’avons pas de solution, et pour lesquelles une recherche dans différentes directions est nécessaire. Dans ce cadre, la question, il y a encore quelques années, était de savoir si cela valait la peine d’investir dans les médecines complémentaires. Aujourd’hui, avec les résultats de ces dernières années, la question ne se pose heureusement plus dans les mêmes termes. Pratiquement plus aucun chercheur ne doute du fait que les médecines complémentaires peuvent être étudiées de la même manière que la médecine conventionnelle, avec la même rigueur et la même crédibilité. Aux États-Unis, les financements étatiques ont beaucoup augmenté ces dernières années. On verra si la Suisse et l’Europe suivront. C’est à espérer.
M. B.
Les thérapeutes des médecines complémentaires ont peu de temps à consacrer à la recherche. Est-ce une autre difficulté pour mener des études sur ces approches ?
P.-Y. R.
Comme des médecins installés en médecine conventionnelle, les thérapeutes ne peuvent pas consacrer de temps à cette activité. En même temps, leur accès au terrain est précieux et manque à de nombreuses recherches, qu’il s’agisse de médecines complémentaires ou conventionnelles. S’ajoute, dans le monde des techniques complémentaires, une croyance largement répandue : celle qu’il n’est simplement pas possible de faire de la recherche sur ces pratiques. Pour échanger dans ces domaines, on utilise plutôt le partage d’expériences. Le vécu et la relation thérapeutique en constituent le cœur. Un travail est nécessaire pour faire comprendre que la recherche comme on la fait en biomédecine ne veut pas dire renoncer à l’empirisme. Il est présent dans toutes les recherches, même s’il ne suffit pas. Pour démontrer, il faut aller plus loin.
C. B. R.
La plupart des études partent d’une expérience clinique. Si une technique ou un traitement ne marche avec aucun patient, on ne va pas initier une recherche dessus. Il y a au début cette forme de « feeling » clinique, de vécu.
M. B.
L’enjeu des études sur les médecines complémentaires se trouve aussi du côté de la possibilité de
leur remboursement. De quelles données disposons-nous sur la question du coût-efficacité de ces mesures ?
P.-Y. R.
Cette problématique doit être au centre des réflexions que nous menons sur les médecines complémentaires. Notre système de santé fait face à de grosses difficultés financières. On ne peut pas imaginer rembourser de manière généralisée tous les traitements. Il faut mettre dans la balance la question des coûts et de l’efficacité. Dans ce contexte, les données scientifiques ne font pas tout, mais elles permettent d’orienter les décisions.
C. B. R.
Cette question de coût-efficacité ne concerne d’ailleurs pas seulement les médecines complémentaires. Il y a des interventions chirurgicales qui n’ont pas pu démontrer une supériorité à un placebo bien mené. D’ailleurs, l’élan de la smarter medicine avec son slogan choosing wisely vise à réduire des pratiques de médecine conventionnelle largement répandues qui n’ont pas montré de bénéfices. Néanmoins, un changement de pratique demande des efforts importants en termes de formation et de motivation.
M. B.
Même si elles n’ont pas démontré leur coût-efficacité, les interventions de médecine conventionnelle ne disparaissent que très rarement des catalogues des prestations proposées par les hôpitaux. Au contraire des thérapies complémentaires, qui ont de la peine à y entrer. Pourquoi ?
P.-Y. R.
Les médecines complémentaires ne rentrent pas parce que ça ne rapporte pas, ou beaucoup moins… Dans les dernières recommandations américaines sur les douleurs dans le cancer du sein, de l’acupuncture est proposée pour les patientes. Mais si on propose de l’acupuncture en Suisse, le DRG (le paiement forfaitaire des actes hospitaliers, ndlr) baisse. Il y a donc un vrai problème : même quand on a des données scientifiques, l’implémentation ne se fait pas parce que le système ne le permet pas. Au-delà de la question de l’efficacité, la mise en pratique est difficile à cause des règles de financement des actes dans le système de soins.
Pierre-Yves Rodondi
C. B. R.
De plus, on touche à l’enjeu des changements de pratique qui sont étudiés et peuvent être guidés par la science de l’implémentation. Que ce soit pour arrêter de pratiquer un geste de médecine conventionnelle qui n’a pas démontré de bénéfices (mais qui est devenu un acte de routine) ou pour introduire une nouvelle technique complémentaire (qui, elle, aurait démontré ses bienfaits), il s’agit d’investir des efforts importants en termes de formation et de motivation. Il faut donc une volonté forte et des moyens spécifiques pour accompagner des changements de pratique qui soient positifs pour le patient.